Le sociologue Morton Grodzins a été l’un des premiers à parler de “tipping point”, ce moment où une accumulation progressive finit par produire un changement soudain et visible. L’expression a ensuite été largement popularisée par Malcolm Gladwell : un phénomène apparemment stable peut basculer rapidement lorsque certains seuils sont atteints. L’économiste Thomas Schelling ou encore le philosophe Jean-Pierre Dupuy ont, chacun à leur manière, exploré cette idée qu’un système ne change pas toujours de façon linéaire. Il tient… puis il bascule.
Ce principe ne concerne pas seulement les marchés ou les dynamiques sociales. Il touche aussi nos comportements individuels, nos engagements, nos renoncements, nos élans.
Et peut-être surtout, notre capacité à agir dans un monde traversé par des violences systémiques.
La tête sous l’eau
Epstein. Le génocide à Gaza. Les violences d’ICE. Les attaques répétées contre les minorités. Les famines. Les crises climatiques. Les violences sexistes. Le racisme systémique.
L’exposition constante à ces réalités, via les réseaux et les médias, crée un phénomène bien documenté : le trauma vicariant. Nous ne vivons pas directement ces événements, mais notre système nerveux les enregistre. Une accumulation d’images, de récits, d’injustices.
À force, quelque chose s’émousse, ou bien s’effondre.
Deux réactions opposées apparaissent souvent :
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l’hyper-activation (colère permanente, indignation, agitation),
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ou la sidération (retrait, cynisme, impuissance).
Dans les deux cas, le sentiment dominant est le même : “Je ne peux rien faire.”
Or, c’est précisément là que le principe du point de bascule devient intéressant.
Ce qui bloque : l’illusion du tout ou rien
L’élan se tarit souvent parce qu’il est envisagé comme une transformation totale.
Je me souviens d’un post lu quelque part sur les réseaux et que j’ai adoré :
“Je ne pourrais jamais devenir végétarien, j’aime trop le saucisson.”
Réponse : “Alors sois végétarien… sauf pour le saucisson.”
Simplement un déplacement de regard et un champ des possibles qui s’ouvre, sans injonction.
Oui, OK, l’idée n’est pas de s’accorder l’étiquette de « végétarien » si je ne le suis pas (d’ailleurs, ça mériterait un petit article sur ces fameuses étiquettes…)
Mais on s’accordera facilement à dire que manger du saucisson de temps en temps reste différent de consommer de la viande deux fois par jour, tous les jours (pour la santé, pour l’écologie, pour les animaux, pour les systèmes agricoles…)
Ce qui paralyse, c’est l’idée d’une tâche insurmontable.
C’est la peur de ne pas être “cohérent à 100 %” et le fantasme du « tout parfait ».
La théorie des petits pas rejoint ici le point de bascule : une somme de micro-ajustements finit par produire un effet disproportionné.
Le mouvement crée la dynamique
Rien n’est aussi démobilisant que les commentaires en dessous de publications alertant ou encourageant au changement du type : « oui… dit celui qui utilise internet/les réseaux/un téléphone ».
Comme si l’imperfection annulait la tentative.
Or, dans les systèmes complexes, ce n’est pas la perfection qui crée le changement, c’est le mouvement : un pas après l’autre.
ll ne s’agit pas de nier la responsabilité collective, ni de minimiser la puissance des institutions violentes. Les systèmes éducatifs, économiques, judiciaires ou politiques produisent des effets réels.
Mais rester dans l’idée que “tout est verrouillé” conduit à l’immobilité.
Sortir de la culpabilité et de la honte que la léthargie entretient, c’est parfois accepter de faire à moitié. Au quart. Ou moins encore. Et continuer, à son rythme.
Là où les micro-mouvements deviennent culturels
Les bascules sociétales ne se décrètent pas uniquement par des lois. Elles émergent souvent de transformations diffuses.
Dans la parentalité par exemple, de nombreux professionnels et créateurs de contenus (Éloïse Junier, Papatriarcat, Marion Cuerq, Papa Positive…) participent à une redéfinition de la relation adulte-enfant. Il s’agit d’ ajustements quotidiens : une posture différente, un mot changé, une écoute plus fine. Pourtant, ces micro-variations transforment progressivement la culture éducative.
Dans le domaine de la santé, questionner son alimentation, comprendre l’influence des lobbies, choisir des pratiques de prévention adaptées représente aussi un déplacement progressif.
Concernant le racisme systémique, il faut une certaine dose de déni pour penser ne pas être concerné lorsque l’on est blanc et privilégié.
Explorer ses croyances inconscientes est inconfortable. Mais c’est précisément ce travail invisible qui modifie les structures sur le long terme.
Et chacun·e peut identifier d’autres domaines : écologie, justice sociale, égalité de genre, accès aux soins (et quel type de soins ? ), droits humains.
Le point commun de tout cela : la capacité à remettre en question un système défaillant même s’il est légalement et culturellement admis.
Ce qui se joue à l’intérieur : les parts engagées et les parts protectrices
Si l’on observe de près ce qui freine le passage à l’action, on retrouve souvent un conflit intérieur. Une part de nous est profondément engagée, sensible aux injustices, animée par un désir de cohérence. Une autre part cherche à préserver la stabilité, l’appartenance, la sécurité. Elle redoute le rejet, la perte de liens, la transgression de loyautés familiales ou culturelles.
Ces loyautés invisibles peuvent être puissantes. Elles expliquent pourquoi certaines évolutions paraissent impossibles malgré une compréhension intellectuelle claire.
Découper le changement en petites étapes permet d’apaiser la part protectrice. Elle ne se sent plus menacée par un bouleversement massif. Elle peut accepter une variation mesurée. Et parfois, c’est cette variation qui enclenche une dynamique plus large.
Lorsque le blocage persiste, malgré la volonté, il peut être utile d’explorer ce qui se joue en profondeur. Les approches comme l’hypnose ou la thérapie symbolique offrent un cadre pour rencontrer ces parts internes, comprendre leurs fonctions protectrices et desserrer progressivement ce qui entrave le mouvement, sans forcer ni culpabiliser.
Se préserver pour ne pas s’effondrer
Face à l’ampleur des violences systémiques, se préserver n’est pas une fuite. C’est une condition de durabilité. Un système nerveux saturé par l’actualité permanente tend vers l’épuisement ou la sidération. Or, la capacité d’agir nécessite un minimum de régulation.
Choisir ses sources d’information, limiter son exposition, alterner engagement et récupération ne relève pas du déni, mais d’une stratégie de long terme. L’espoir, dans cette perspective, n’est pas naïf. Il s’appuie sur une compréhension des dynamiques collectives : les bascules surviennent rarement par un acte héroïque isolé, mais par une accumulation de gestes cohérents.
Trois micro-pratiques pour amorcer un mouvement
1. Identifier votre point de sensibilité réel
Plutôt que de vouloir tout transformer, prenez le temps d’identifier le domaine qui vous touche profondément. Celui qui résonne avec votre histoire, vos valeurs, votre expérience. Puis choisissez une action simple, concrète, à votre portée.
2. Écouter le dialogue intérieur
Lorsque vous envisagez un changement, observez ce qui se dit en vous. Quelle part se sent engagée ? Quelle part s’inquiète ? Mettre des mots sur ces deux mouvements permet souvent de réduire leur opposition.
3. Réguler l’exposition à l’actualité
Pendant quelques jours, fixez un cadre clair pour vous informer. Observez comment votre énergie évolue lorsque votre système nerveux est moins saturé. La capacité d’action augmente souvent lorsque la surcharge diminue.
Pour aller plus loin :
Si ces questions d’engagement réveillent en vous beaucoup de culpabilité (comme l’impression de ne jamais en faire assez, de ne pas être cohérent·e, de ne pas être à la hauteur) je vous invite à lire mon article « On m’a culpabilisé·e ? Non, la culpabilité naît en toi ». J’y explore comment la culpabilité ne vient pas seulement de l’extérieur, mais s’ancre souvent dans un déséquilibre intérieur, entre des parts exigeantes et d’autres plus vulnérables. Comprendre ce mécanisme permet de sortir de l’auto-accusation pour retrouver un mouvement plus juste.
Être accompagné·e
Si ce que vous venez de lire résonne avec votre vécu et que vous ressentez le besoin d’être accompagné·e, je propose des accompagnements thérapeutiques en visio et ponctuellement en cabinet à Chalon-sur-Saône (71).
Ma pratique s’appuie notamment sur l’hypnose et la thérapie symbolique, dans une approche respectueuse du rythme et de l’histoire de chacun·e.



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